Sarah - 14 mai
Encore et encore

Ce texte a été écrit par Charles le vendredi 31 mars 2017, pendant la première saison des Mots lors de l'atelier de Chloé Delaume, "La Fabrique des Souvenirs".

La consigne du jour était d'écrire le récit d'un personnage en proie à l'un des sept péchés capitaux, de décrire son obsession à la première ou à la troisième personne du singulier.


Encore et Encore

Journal Fragmenté de mes Gourmandises

15 janvier

Cette porte de la salle à manger, je n’arrive pas à la cadenasser. Tant pis, j’aurais essayé. Le principal, c’est de ne plus m’y rendre pour dîner. Dîner c’est manger, et manger c’est pêché. Ce régime, je veux le réussir.

Je dois tenir. Tenir. Tenir pour maigrir.

27 février

Encore une pâtisserie pour laquelle je n’ai pas craqué. Je fais décidément des progrès chaque jour. Arrêter les petits paquets de gâteaux à la supérette située entre mon boulot et mon appart n’était rien à côté de ce que j’endure actuellement. Je suis soumise à rude épreuve, vous n’avez pas idée.

A travers la vitre j’avais la sensation qu’il me dévisageait. C’est idiot, je sais bien que les croissants aux amandes n’ont pas d’yeux. Celui-là me regardait pourtant, et au fond de ses pupilles et plates et blanches et éclatées et luisantes et craquantes, j’ai vu mon reflet : une blonde pas si gironde mais quand même bien vivante, mes fossettes mes lunettes, mon sourire mon désir, et mon drôle de petit nez rose qui détecte les odeurs, les saveurs et les senteurs. J’aime manger et ce croissant aux amandes le savait, il me disait :

Laisse-toi tenter.

Laisse-toi faire.

Laisse-toi prendre.

Pousse donc cette porte, ne reste pas plantée là comme une idiote, rentre dans la file, et piétine et trépigne, sens l’impatience couler en toi, elle a le goût du sucre et du gras, encore deux clientes et ce sera ton tour, inutile de faire des phrases, souris, dis bonjour, c’est suffisant, de toute manière le boulanger te répondra, il est là pour ça, il te questionnera et tu lui diras que tu me veux moi, le croissant aux amandes qui trône entre les brioches au sucre et les pains au chocolat.

Je crois bien qu’un jour j’arriverai à résister à ces tentations, si je les consigne ici c’est bien pour y faire face. Sur le moment je n’ai pas pu rester de marbre. Saisie par mes sens, guidée par mon instinct animal, je l’ai acheté, ce croissant aux amandes, je l’ai tenu dans son papier, j’ai senti sa peau fondante se détacher, transpercer la fine couche qui l’entourait, et le parfum d’amande a atteint mes doigts qui n’attendaient que ça, la sensation de gras qui s’infiltre dans l’épiderme, le cerveau s’en repaissait déjà et mon corps sauvage se préparait à engloutir, avec ses yeux pour désirer, sa bouche pour dévorer, ses mains pour saisir et ses dents pour mâcher. J’ai encore failli craquer mais j’ai tenu le coup. Il est resté dans son papier, toute la nuit s’est desséchée, et même quand je me suis levé au milieu de l’obscurité je suis restée à distance de ce croissant aux yeux d’amandes par milliers. J’en avais envie, évidemment, même au bout de trois jours je l’aurais avalé ce bout de pâte de vide d’amandes et de beurre, mais j’essaye de me tenir à mon régime. Je pars de loin mais je fais des progrès.

Ce croissant aux amandes, je n’y ai pas touché.

Acheté mais pas mangé.

Après avoir évité la tentation de cette viennoiserie en pleine nuit, j’ai pris deux petits pains au lait, quelques dates fourrées, et je suis retournée au lit, fière de ne pas avoir craqué.

 

3 mars

La porte de la salle à manger ne grince plus. Pas parce que je l’ai réparée, mais parce que je ne dîne plus. Du coup j’ai gagné une pièce en plus. J’ai commencé à réarranger mon intérieur. J’ai un endroit utile pour stocker, autant en profiter.

 

15 avril

Mes copines du point de croix sont intenables. Elles savent bien que j’essaye de me tenir à mon régime et pourtant elles me tentent toujours, avec leurs gâteaux maison et leurs cakes qui sentent bon. Ce soir, elles s’étaient concertées pour préparer un repas tout entier. Avec tout ce qu’elles ont rapporté, c’était dur ne pas faillir. J’ai vu passer sous mon nez des meringues grosses comme mes seins, des gâteaux en veux-tu en voilà, à la vanille au citron au chocolat, un plateau de fromages parfaitement présenté, des crèmes, des quiches, des fruits, des bonbons, des graines, du jambon, des pains aux noix et des baguettes aux céréales, des sauces et des accompagnements, de quoi nourrir tout un régiment.

Dans ces conditions, garder ma ligne de conduite tenait du miracle. J’ai dû ruser pour échapper à leur vigilance. J’adore ces filles, mais elles aiment manger autant que moi, alors elles ne se contentent pas d’engloutir, de dévorer, d’alterner sucré et salé, de se resservir, de s’empiffrer, de parler la bouche pleine, de mettre des miettes partout et de s’essuyer dans leur pantalon ou leur chemisier, il faut aussi qu’elles me matent et qu’elles vérifient que je participe aux réjouissances, que moi aussi je m’en mette plein la panse. Elles veulent me voir savourer, leur plaisir tient autant dans le fait de manger que de regarder l’autre manger.

Pour échapper à leur inquisition alimentaire j’ai développé de drôles de manières. Je me sers de belles assiettes, de bons morceaux, j’entasse sans compter et au lieu de dîner je fais semblant, tellement bien qu’elles n’y voient que du feu, les copines. Je prétends que je mâche, je feins la bouche pleine et les joues remplies de douceurs, j’attire leur attention sur ma main gauche qui raconte des histoires pendant que la droite vide l’assiette dans mon sac.

Ce soir encore, j’ai escamoté fromages et chocolats, j’ai subtilisé des parts, des morceaux, des bouts, des croques, des chips, des pépites, des choses qui coulent et des substances plus solides, et mon sac devenu celui de Mary Poppins a accueilli en vrac les bouchées, les cuillerées, les fourchettées et les pelletées, les copines ont bien ri, je les ai endormies. En rentrant chez moi, toute fière d’avoir tenu mon régime, j’ai vidé un petit pot de glace de cinq litres devant la télé. Le caramel chocolaté avec des morceaux de cookies et des noix de pécan, ça ne compte pas vraiment. De toute manière après vingt-deux heures les calories se divisent par deux.

12 mai

Cette pièce en trop est devenue comme mon estomac. Inutile mais inamovible. On ne peut pas me faire une ablation du ventre, pas plus que je ne peux condamner définitivement ma salle à manger. Par moments, il me semble qu’elle crie famine, que s’échappent de ses entrailles toutes sortes d’odeurs. La faim m’appelle dans mes intestins comme dans ma salle à manger.

Résister.

Tenir.

Maigrir.

7 juin

Hier c’était la fête des voisins, je suis rentrée tard et bien éméchée. Heureusement que mon régime n’exclut pas le vin. Pour le reste, hors de question de passer pour une anorexique dans le quartier. Alors je me suis enfilé des verres de Chardonnay pour avoir l’air radieuse, et je me suis servie des pleines assiettes pour ressembler à une joyeuse. L’alcool a coulé dans mes paupières fatiguées, au fond de mes yeux délavés, qui voudraient voir dans la glace un corps de mannequin estampillé magazine d’été, des courbes tout près des os, des formes juste ce qu’il faut. Hélas, mon corps ne bouge pas, il est fidèle à sa taille à ses proportions à son modèle de bavaroise à ses origines allemandes, ce n’est pourtant pas faute de faire des efforts, ce soir encore mon sac a été rempli tout entier. Du quatre-quarts industriel, des fraises Tagada, des Pim’s et des Kinder Bueno, les voisins ne savent pas vraiment cuisiner alors ils ont vidé le supermarché.

De retour chez moi, j’ai contemplé l’amas de nourriture entassé et rapporté, toutes ces choses dont j’ai préservé mon organisme tout en maintenant les apparences auprès des autres. Convaincue de réussir ce régime. Fière. Décidée à poursuivre mes stratagèmes. J’ai pris une douche et je suis allée au lit. J’ai lu en mangeant deux tablettes de chocolat noir. C’est du 85%, il paraît que c’est amincissant.

3 juillet

Cette fois-ci on dirait bien que la porte de la salle à manger ne ferme plus. C’est de ma faute, à force d’y stocker tellement de choses. Je ne peux pas y faire le ménage. J’aimerais bien réussir à fermer, ça commence à sentir là-dedans.

17 août

En vacances. J’ai commencé mon régime le 1er janvier, j’ai été sérieuse et appliquée mais ça n’a pas fonctionné. Je ne comprends pas pourquoi je ne ressemble toujours pas à une abeille dans une robe moulante. Je prends pourtant grand soin d’avaler le moins de nourriture possible. Je la détourne, la fais disparaître. Je réalise des tours de magie à chaque déjeuner, prestidigitatrice dès que vient l’heure de dîner. Pas question de craquer ni de perdre la face devant les autres. Ici on n’aime pas les gens à l’appétit d’oiseau. Alors je fais semblant de me ruer sur la bouffe, je mâche mais je recrache, dans ma main puis dans le sac. Je souris et le tour est joué. Personne ne pourra dire que Justine Bertheau ne mange pas assez. Les apparences sont sauves.

Pourtant, le corps ne bouge pas, ne rétrécit pas, ne mincit pas. Impossible de maigrir. Je me demande s’il ne faudrait pas que j’arrête de m’enfiler des crocodiles Haribo toute la nuit, et d’engloutir en cinq minutes et aux toilettes, à l’abri de tous, un poulet fermier, rôti et entier. Peut-être que ces moments y sont pour quelque chose dans ce régime qui ne veut pas réussir. Pas de maillot de bain deux pièces, mon ventre flasque ondule encore. J’ai pris ces deux mois au soleil mais mes formes disgracieuses m’ont suivie. A la rentrée je m’y remets de plus belle. Je vais tenir et maigrir.

13 septembre

La porte de la salle à manger s’est effondrée, elle a craqué sous le poids de ce qu’elle contenait, comme une panse qui se répand au soleil, un estomac plein qui craque, la peau du ventre trop tendre, on remplit, on blinde, on entasse et crac ! Les tissus lâchent, les chairs s’affaissent, les murs tremblent et ce qui gargouillait à l’intérieur se déverse à l’extérieur.

J’écris ce message en contemplant stupéfaite la montagne de nourriture qui se dresse devant moi. Des glaces, des viandes, des fromages, des sauces, des biscuits, tout y est, à moitié pourri, à moitié mâché, des semaines de bouffe rapportée de mes déjeuners, des mois à planquer dans mon sac mes dîners, des soirées remplies d’assiettes, d’amuse-bouches, d’apéritifs, d’entrées, de plats et de desserts qui ont tous fini dans ma salle à manger. Je n’ai jamais pu me résoudre à jeter de la nourriture, alors j’ai tout stocké sur les étagères et sur le divan, sur la table et sur la moquette, des monceaux de manger se sont entassés, mélangés, ont pourri et ont donné naissance à des mouches se délectant du rassis, à des cafards endormis, trop repus par la tonne de nourriture en décomposition, pourriture incrustée dans les murs et odeurs en suspension à jamais figés dans les courants d’air de mon appartement.

Je vais finir ensevelie sous des montagnes de sucre qui coule et de chocolat qui colle, de viande qui saigne et de pain dur et émietté, des fruits empaquetés, des biscuits racornis, des fragments pourris, des blocs de graisse, gigantesque salle à manger qui va m’engloutir tout entière, c’est évident que c’est ce qui m’attend, pour l’instant je contemple les dégâts en descendant un paquet de barquettes au chocolat, mais les semaines à venir me verront accumuler encore et encore à manger, encore et encore à stocker, je suis et je serai encore et encore gourmande et frustrée, encore et encore grosse et étouffée.