Gagnante du concours nouvelles avec Psychologie Positive Magazine 2018
Consigne : Continuer la nouvelle dont le début proposé par Tobie Nathan se trouve par ici 

L’amour de l’autre


Un coup d’œil à l’horloge de son portable. Il était en retard. Il abandonna les deux biscottes sur la table de la cuisine, avala d’un trait le fond de sa tasse de café et fila. La secousse de l’ascenseur, les ruminations qui se poursuivaient en sourdine, il eut un haut le cœur. En arrivant au centre médico-psychologique, la secrétaire lui tendit le gratuit qu’on déposait tous les matins dans leur salle d’attente. Il sursauta. La photo en première page, c’était elle, Annie, sa patiente dont il était subitement tombé amoureux. Sur l’instant, tout lui revint en mémoire…


Annie. Adressée par un confrère. Munie d’une vague note, rédigée d’une écriture ronde, pleine de pâtés : « Troubles de la personnalité ».

Il l’avait croisée dans le couloir. Il n’était pas en retard. Elle s’était dirigée vers lui, en lui tendant la main.

− Docteur Bern ? 

− Oui.

− Je peux vous parler ?

Elle avait posé cette question comme si elle n’avait qu’une seule phrase à prononcer. Il l’avait conduite à son cabinet. Elle s’était assise. Elle était vêtue d’une longue robe blanche qui faisait ressortir son teint mat, ses larges pommettes un peu masculines, ses lèvres prononcées et ses cheveux longs, très noirs, relevés sur la nuque. C’était la fin de l’été.

Et cette évidence pour lui : je l’ai déjà vue quelque part. Non pas le poncif amoureux, car le moment n’avait pas encore eu lieu où d’un seul coup, il avait basculé. Il l’avait déjà vue, au moins croisée, mais où, et comment ? Pourquoi n’en gardait-il aucun souvenir ?

Elle était restée dix minutes sans rien dire. Ensuite, elle avait parlé.

Elle était née au Pérou et ses phrases roulaient le français dans un léger accent où le |Z| n’existait pas. Sa voix était rauque, comme si un léger mal de gorge irritait ses cordes vocales.

Elle était venue en France pour ses études, y avait appris le français au département pour étrangers de Nanterre. L’année suivante, elle avait suivi un master d’ethnologie. Elle voulait revenir dans son pays, lutter contre les discriminations subies par les Indiens du Pérou. Dans un monde où certains pays rejettent des hommes à la mer en brandissant le droit du premier occupant, comment comprendre que d’autres inculquent la honte d’eux-mêmes à ceux qui étaient là en premier ? Quand ils ne faisaient pas les deux en même temps. 

Les ancêtres d’Annie étaient métissés. Son grand-père était de la tribu indienne des Aymara, mais sa grand-mère venait d’Europe, ce qui lui avait valu ce prénom bien français mais datant d’une autre époque : Annie. Elle avait vingt-neuf ans.

Il l’écoutait avec intérêt. L’intelligence des paroles d’Annie contrastait avec les propos incohérents d’esprits guettés par la folie. Troubles de la personnalité. Il n’en voyait pas trace.


− Et pourquoi êtes-vous restée ?

− Pour quelqu’un.


Le premier entretien s’était fini sur ces mots.

Recommandé par sa compagne qui était maître de conférences en psychologie, Lucien Bern avait justement assuré des vacations à Nanterre quand Annie y étudiait. Elle avait peut-être suivi ses cours pour peu qu’elle ait choisi une option en psychologie. Il ne se rappelait pas l’avoir vue, mais, du fait de sa petite notoriété, ses cours magistraux étaient remplis et il avait peu de souvenirs conscients du visage de ses étudiants. Il n’était pas physionomiste en général. Les maux qui façonnent l’âme l’intéressaient bien plus que le hasard des traits.


Chose qui ne lui arrivait jamais au centre médico-psychologique, compte tenu du nombre croissant de patients, de la surcharge de travail (dont sa compagne autrefois se plaignait), il avait dépassé le temps imparti. Ce qui l’avait frappé, c’était la familiarité dans laquelle l’avaient placé les paroles d’Annie. Annie aimait le cinéma l’Entrepôt ou les promenades dans le quartier de la butte Bergeyre, qu’il croyait parfois être seul à fréquenter avec sa compagne. Il n’avait jamais senti d’emblée ce goût pour la connaissance de l’autre plus puissant que le désir physique, cet amour de l’autre, qui transcende le pays, la classe sociale et le peut-être le genre. 


C’est ce qui avait toujours séparé pour lui le désir, éprouvé à la vue de certaines patientes (éphémère, conditionnel et peu dépendant de son objet) de la naissance de l’amour. Car jamais était exagéré. Cette coïncidence n’avait eu lieu qu’une seule fois, avant que peu à peu le quotidien et les rivalités peut-être aussi ne les éloignent. Et c’était avec celle qu’il considérait comme sa femme.

Dans les quelques notes qu’il prenait au cours des séances, il remplaça rapidement le prénom d’Annie par l’autre femme. Puis : l’autre.  


Au cours des entretiens, elle gardait souvent le silence. Il pouvait lire sur ses lèvres une phrase qui ne sortait pas. Elle le regardait en souriant avec impudeur, comme s’il était évident qu’il avait compris. Il prenait cet air entendu qui aidait les patients à poursuivre un secret qu’ils étaient les seuls à connaître et pourtant qu’ils n’entendaient pas. 


Il se laissait bercer par un récit qui mêlait la Cordillère des Andes, les recherches d’ethnologue comme dans la vie qu’il aurait rêvé avoir et qu’il n’avait pas vécue, au récit des injustices et des révoltes qui résonnaient aussi dans les plis de son cœur. Le même et l’autre.


Sauf qu’au bout de quatre séances, il ne décelait aucune pathologie. De légers troubles de l’humeur (Annie passait de la retenue à l’indiscrétion), un fond dépressif certain, souvent présent chez les expatriés qui gardent en eux l’odeur de leur village natal comme une blessure que l’on doit raviver pour ne pas mourir, mais rien qui ne relève du centre médico-psychologique, le CPM où il travaillait.


Pris d’un doute, il alla voir son confrère psychiatre. Visiblement, il dérangeait. Quand le confrère, s’intéressant à son cas, parcourut le dossier d’Annie, il le repoussa de la main. Ce dossier n’était pas de lui. Ce n’était pas son écriture. Celle de sa secrétaire ? Non plus.


Quand il avait revu Annie lors de leur rendez-vous suivant, il n’avait pas osé (pas voulu) lui poser la question. En fin d’entretien, elle avait ouvert son agenda. D’un seul coup, il y avait aperçu l’écriture d’Annie :  ronde et couverte de pâtés. 


C’est à ce moment-là qu’il avait basculé. Si jamais Annie avait rédigé elle-même la note qui l’adressait à lui, si elle était venue de sa propre volonté, si elle n’avait pas trouvé d’autres moyens de lui parler, de le séduire, alors ce n’était plus une patiente. C’était une jeune femme superbe dont l’inconscient jouait sur les mêmes notes que le sien.

Il était sorti de son rôle. Il l’avait interrogée.

− Est-ce que vous êtes gênée par un sentiment ?

− Un sentiment ?

− Comme de l’amour ?

− Oui, c’est cela.

Elle avait cessé de la regarder.

− En quoi est-ce gênant ? C’est un beau sentiment…

−  Mais comment le prendra-t-on ? Est-ce que je ne vais…

− Vous voulez dire, que ce ne serait pas forcément accepté ?

− Oui…

− Mais vous pensez que c’est réciproque ?

− Oui…

Il essaya de se reprendre. Il allait trop loin. Est-ce qu’il s’était démasqué ?

Annie était partie en courant. 


Et la nuit, entre rêve et veille, des souvenirs étaient venus. Annie dans les couloirs de la fac. Annie parlant espagnol. Annie au sortir d’un cours, posant des questions à sa compagne. Annie mangeant un sandwich au soleil sur les pelouses du campus et se levant pour le voir passer, le dévisageant avec un regard inquisiteur qu’il avait trouvé insolent. Annie cherchant les noms des professeurs sur les plaques de l’université, y trouvant celui de sa compagne : Julie ARANGO, son nom à elle (puisqu’ils ne s’étaient pas mariés). 


Un doute cependant l’avait assailli. Lors d’un entretien Annie avait avoué des problèmes avec la préfecture. Elle devrait trouver un travail fixe, se réinscrire en année d’étude ou bien encore se marier.  


Avec le surcroît de travail lié à la préparation des cours à Nanterre, il avait eu moins de temps pour sa compagne. Leurs filles venaient de quitter l’appartement, il aurait dû en toute logique faire des efforts pour se rapprocher d’elle. Or Julie et Lucien se voyaient d’autant moins. Lucien était pris par ses cours et ses patients, le livre qu’il écrivait sur les personnalités multiples. Julie traversait une crise de la quarantaine. Ils se disputaient plus souvent, surtout sur les recherches de Julie concernant la théorie du genre qui la conduisait à des propos misandres. Elle lui reprochait que, perdu dans ses recherches sur l’être humain, il ne voyait plus les hommes et encore moins les femmes. En tout cas, elle, il ne la voyait plus.

−  Lucien, je suis en train de changer…

−  Comment ça ?

−  Tu n’as rien remarqué ?

−  Si. Tu vieillis.

−  Au contraire. Je rajeunis.

−  Que veux-tu que je te dise ? Tant mieux pour toi.


Julie avait essayé plusieurs fois de lui parler. Il avait éludé. Il n’avait pas d’énergie pour des propos qui ne lui apporteraient que de stériles ruminations. Tant de patients s’épuisaient dans une vie de couple qui ne fonctionnait plus. Il n’avait pas le courage de s’entendre infliger des banalités telles que les cordonniers sont les plus mal chaussés. Pourvu que la fin soit sans cassure.

Julie et lui s’étaient éloignés sans un mot et presque sans reproche. Et aujourd’hui la conclusion de ce silence partagé : une autre arrivait dans son cœur.

Mais la semaine suivante, Annie ne revint plus.

Il aurait pu se dire qu’il s’était trompé. Qu’il avait vingt ans de plus que cette jeune femme. Que sa famille, traditionnelle d’après Annie, ne l’accepterait jamais. Qu’elle devait avoir des enfants avec un autre. Qu’il s’en remettrait, quitte à consulter un confrère.

Mais le soir, sa compagne Julie n’était plus là. Il n’avait aucune idée de son emploi du temps. Ou bien l’avait-elle quitté dans l’indifférence qui les étouffait depuis des mois ?

Il avait cherché un amant dans les arcanes de l’ordinateur de Julie et était tombé sur des amies. Une certaine Ayma89 écrivant : « Je vais te prouver moi qu’il ne pense plus à toi ». Il avait ruminé toute la nuit, s’endormant sur le matin, ne se réveillant pas au son de cascade que faisait son portable à l’heure programmée, se levant en retard.


Quand la secrétaire lui tendit le gratuit, il pensa bêtement que biscotte signifiait deux fois cuit et qu’il en avait laissé deux sur la table.


Annie. En première page. En première page avec sa femme. Annie ALVES et Julie ARANGO se marient aujourd’hui à Paris 7e. Le maire du 7e arrondissement célèbre son premier mariage gay. 


Maud Sérobac