Par Elise - 21 nov.
"Le soleil a disparu. Mais Les Mots ont pris sa place."

En mai 2016, nous avons organisé dans le cadre du festival littéraire, “Quartier du Livre”, nos premiers ateliers. Ces premiers moments ont été très forts pour nous.

Et surtout, ils nous ont prouvé que la production serait de bonne qualité.

La preuve avec ce texte écrit chez nous, par Caroline Bodolec, suite à l’atelier d’écriture sur le voyage initiatique animée par Yannick Haenel :

Le café baigne dans la lumière du matin. Je re-découvre les odeurs et les bruits de la vie parisienne. J’arrive le souffle court, pressée mais le serveur m’arrête pour me demander ce que je souhaite. Un thé.

J’ai loupé les introductions. Nous sommes une quinzaine, d’âges différents, et sans doute d’horizons différents. Mais ça je ne le saurai pas parce que je suis en retard. Je prends place au bout de la longue tablée formée par ces inconnus et j’écoute. Je tends l’oreille et me laisse pénétrer par les mots qui sont dits.

Yannick, notre professeur pour quelques heures, nous parle du voyage spirituel. Un bien grand mot pour les écrivains  en herbe réunis aujourd’hui. Attentifs nous buvons ses paroles et nous laissons emporter dans cette grandeur quotidienne. Le temps semble se figer alors que je porte le thé à mes lèvres. Les irlandais diraient que ce n’est pas du vrai thé, il ne serait pas assez fort à leur goût. Il me convient très bien. Il est chaud et réconfortant. Son odeur m’enveloppe et m’emporte. Elle accompagne les bruits du café en bas, tintement de pièces, vaisselles qui s'entrechoquent, plats que l’on prépare. Une odeur de pain grillé, presque cramé, nous parvient. Nous sommes bien à Paris, dans un café.

Dans ce temps qui ne passe plus, il me semble que des écrivains d’autres époques se penchent par dessus nos épaules et, eux aussi, tendent l’oreille. Ou peut-être nous murmurent-ils leur inspiration, se faisant ainsi muses invisibles. Nous lisons d’ailleurs un passage de Flaubert. Je ne suis pas sûre d’aimer, mais je comprends l’idée, prendre son temps dans les détails avant de s’envoler vers l’universel. Vers l’expérience initiatique, presque mystique, qui nous relie à notre âme. Je caresse du regard les mots, et puis porte mon attention vers ceux qui m’entourent. Qu’est-ce qui nous réunit ? Ayant loupé l’introduction, je ne suis pas sûre, mon imagination prend le relai. Ou mon intuition. Je ne sais jamais à qui appartient cette voix qui me guide. Mais c’est sûr, nous aimons tous les mots. Leur couleur, leur pouvoir, leur subtilité, leur frivolité. Qu’ont-ils à nous dire ? Je me demande si nous les faisons apparaître à l’encre de notre stylo, ou si ce sont eux qui imposent leur présence.

Nous passons à l’écriture. Chacun se rend dans sa bulle, dans son monde, pour se tenir à l’écoute de sa muse. Je ne saurais relater la façon d’écrire de mes camarades d’un matin car je suis plongée dans mon expérience. Le stylo trace frénétiquement des lignes sur les pages de mon petit carnet rose. L’encre bleue glisse à la mesure des mots qui apparaissent à mon esprit. Je n’ai qu’à écouter ce qui me vient. Je me sens bien, je suis entourée de gens qui partagent mon plaisir et pourtant, nous n’attendons rien les uns des autres. Nous communions sans se regarder. Ces présences silencieuses nous encouragent. Un sourire nait sur mon visage et je continue à écrire. Pas de rature, pas le temps de réfléchir. Juste les mots, les mots. Le sentiment qui m’envahit est proche de la jouissance. Mon corps tout entier se ravit de cet instant que je sais déjà précieux.

Après une demi-heure en silence, le temps reprend, les bruits de la cuisine reviennent jusqu’à nous. Nous nous réunissons pour lire les textes. Nous redécouvrons ces autres qui ne nous ont pourtant jamais quitté. Il est temps maintenant de se dévoiler. Mon coeur bat, aimeront-ils ? Serais-je à la hauteur ? Mais il bat aussi d’excitation, qu’ont-ils écrit ? Un homme se lance et nous entraîne dans l’univers éphémère qu'il vient de créer. Il nous emmène au Japon. Les larmes me montent aux yeux. Je suis pleine de gratitude de recevoir ces mots qui ont été écrits ici, de pouvoir entrer pour un instant dans l’esprit et l’expérience d’un autre. Je me promène dans le monastère bouddhiste avec lui. Je ferme les yeux et je vois les montagnes.

Chaque texte démontre la puissance créatrice qui nous habite tous. Chaque extrait est une part de vie, une réalité éphémère à laquelle il m’est donné de participer. Chacun à son ton, son style, son émotion. Mais tous m’emportent. Je suis étonnée, impressionnée, touchée.

À la lecture du mien, les lignes deviennent floues d’émotion. Il me faut respirer pleinement pour garder ma concentration face à ces quinze visages qui m’écoutent. Je ne peux m’empêcher d’espérer qu’ils sont avec moi. Les bruits alentours ont à nouveau disparu. J’offre avec bonheur mes mots. Ils s’envolent dans la pièce, libérés de la contrainte de la feuille. Je ne peux déjà plus les rattraper, ils se sont enfuis dans les esprits de cet auditoire attentif. Ils vont y vivre leur vie propre.

Je souris.

Tout est parfait.

Le soleil a disparu. Mais Les Mots ont pris sa place.