Sarah - 26 sept.
Ma jeunesse est partie

Ce texte a été écrit par Lili, lors du weekend de stage avec Aude Picault, le dimanche 24 septembre 2017.

Le thème des deux journées était : "Apprendre à regarder".

MA JEUNESSE EST PARTIE

Ma jeunesse est partie. Finie. Enterrée. Dans ce caveau. Le Caveau de la Huchette. C’est ici que ma jeunesse gît, c’est ici qu’elle résonne encore, mais de manière ténue, de très loin.

Je flânais dans les rues… Et soudainement, devant la porte de ce lieu, je flâne désormais dans ma mémoire.

Un écriteau rappelle la longue l’histoire de l’endroit, notamment qu’« en 1789, on y buvait, chantait, on y discutait déjà de la liberté ». 179 ans plus tard, en 1968 donc, quand je passais pour la première fois le seuil de cet endroit, c’était toujours la même chose : on y buvait, chantait, on y discutait encore de la liberté. Mais les chants de la Révolution française avaient laissé à la place aux notes du jazz. La révolution, elle, elle grondait au dehors, elle imprégnait les pavés qu’on crochetait du sol de Paris pour les jeter sur les CRS, debout sur des barricades. Le Caveau de la Huchette, c’était pour la nuit, pour se jeter dans le flot de musique.

Le Caveau, c’est l’année de mes 18 ans, quand je faisais le mur pour sortir de mon foyer et aller y danser le rock et le swing. Je me propulsais avec mes jambes musclées de gymnaste. Je n’avais pas encore d’arthrose.

Je venais alors de quitter la maison de mes parents, j’avais couru loin de mon connard de père qui trompait la femme formidable qu’était ma mère, j’avais fui la médiocrité et les ornières intellectuelles, j’avais échappé à ce que je risquais de devenir : une épouse à 18 ans, parce que j’avais une brioche au four, un marmot dans le tiroir. J’avais fait vider le tiroir sans prévenir personne. A l’époque c’était encore illégal. Si je ne l’avais pas fait, je me serais enfermée dans une vie qui n’était pas la mienne et j’aurais élevé un enfant dans un couple sans amour.

Aujourd’hui ma jeunesse est partie. Je n’ai pas eu d’enfants. A mon âge, on me regarde parfois avec pitié car je n’en ai pas eu. Dire qu’on s’est battues pour faire comprendre qu’on peut être femme, une femme accomplie, sans être mère ! Et que plus de 45 ans plus tard, les femmes portent encore ce poids de la société d’être souvent regardées comme des « sous-femmes » si elles n’ont pas enfanté. Personne ne parle de celles qui l’ont fait et se sont noyées dans l’épuisement ou dans leur couple, ou de celles qui ont souffert dans leur chair de ce fameux « point du mari » lors de l’épisiotomie.

Brusquement, j’essuie les larmes qui coulent sur mes joues depuis que je suis devant cette porte. Car moi, j’ai été aimée, énormément aimée, et ma vie en a été remplie. Alors, je peux être fière de ce que je suis, autant que n’importe qui.

Alors, oui, je n’ai pas d’enfant. Oui, j’ai 20 kilos en trop depuis que j’ai arrêté de fumer et surtout depuis que j’ai perdu celui que j’aimais, et qu’un verre de whisky le soir trompe la solitude. Oui, ma jeunesse est finie… Mais en regardant cette porte du caveau de la Huchette, je me dis que - en plus de ce que leur ont transmis leurs fabuleux parents – j’ai participé également au fait que mes nièces soient des femmes « debout », boulimiques du monde qui les entoure. La filiation, ça peut être indirect. Mes nièces aiment énormément danser. Une d’entre elles danse même le swing. Il faut que je lui dise de continuer autant qu’elle peut, avant que les années ne se fanent.

Ma jeunesse est partie. Mais au moins j’en ai eu une, une belle. Désormais, elle ne gît plus, son souvenir s’est dressé en moi. Et elle est là, vibrante et tonitruante.

Lili