Négligée

Mais pourquoi vient-elle de me soulever comme ça brusquement ?

J’étais bien là, moi, allongée sur le bois de la table, les seins écrasés et les fesses à l’air. Je dis fesses à l’air parce qu’aujourd’hui, je n’ai pas mis de petite culotte sous ma petite jupe rose. J’adore sentir le vent passer entre mes cuisses, le tissu de ma jupe sur ma peau nue, la paume chaude quand on m’attrape, le sol glacé de la cuisine, ou simplement savoir qu’éventuellement, quelqu’un pourrait s’apercevoir que je suis nue sous mes vêtements.

Bon, là, je suis dehors, allongée sur une table dans cette posture quelque peu inconfortable et je l’écoute parler mais parler à qui ? Je ne sais pas encore et ne peux pas le savoir parce que je ne vois rien, absolument rien. Elle aurait pu me prendre délicatement et me poser sur le dos, les yeux vers le ciel, le plafond, mes cheveux longs blonds, éparpillés autour de moi et mes fesses bien à l’abri…. Mais non, pas de délicatesse, pas de douceur, une poignée de main ferme et violente qui m’a écrasée sur le sol, si bien, que je n’ai même pas eu le temps de voir où j’étais, ni avec qui !  

Quelques heures auparavant j’étais enfermée dans un sac à dos, enfouie sous plusieurs objets. Une paire de lunettes, un cahier, un stylo, un portable éteint et je suis restée là des heures dans le noir, sans percevoir la lumière du jour. Jusque-là, elle ne m’avait pas sortie, ni fait assoir à côté d’elle, ni échangé une parole, elle m’avait négligée, me laissant perdue dans le noir.  

A ce stade-là, vous devez penser qu’entre elle et moi, il n’y a pas de relation, pas d’amitié. Mais détrompez-vous, je l’aime moi, j’aime l’entendre parler, j’aime écouter sa voix qui raconte les consignes pour écrire, j’aime sa voix dynamique et précise et j’adore savoir que ce matin, c’est moi qu’elle a choisie pour m’emmener avec elle. Et je suis là à l’écouter, le nez et les seins écrasés contre ce bois froid et un peu beige quand brusquement elle m’attrape et me soulève plantant mes pieds talonnés sur le sol et face au public à qui elle s’adressait !

Je regarde autour de moi et je les vois : ce sont des femmes, que des femmes, comme moi, je suis debout, face à elles, le corps dressé et l’air majestueuse. Je suis là, fière et heureuse, quand soudainement, j’entends la voix Sonia trancher comme un couperet « Vous pouvez adopter le point de vue de n’importe quel objet, de cette paire de lunettes, d’un stylo ou de cette poupée affreuse » 

Et là je me sens attaquée de toute part, en pleine figure, en plein cœur, comme assommée par un coup de poing, comprenant que cette voix aimée que je suis depuis ce matin, à cet instant même, parle de moi en ces termes-là ! Bouleversée, j’en tombe à la renverse dans la boîte à papier et attends que la mort vienne m’arracher à ce monde cruel.