Sarah - 18 juin
Tigresse

Ce texte a été écrit par Zita le mercredi 26 avril 2017, pendant la deuxième saison des Mots, lors de l'atelier d'Anna Moï, "Maîtriser la narration et les points de vue".

Consigne : écrire à partir de deux événements, l'un personnel, l'autre une actualité.

TIGRESSE

 

Je vomissais ma vodka-redbull sur le capot d'une voiture rouge le soir où le tigre du cirque local s'est échappé.

Derrière moi l’entrepôt vibrait de musique, là bas Cali embrassait à pleine bouche la moitié inférieure du visage de sa nouvelle conquête ; il était beau, à n'en pas douter, bien que ses yeux verts, saisissant au milieu de son visage hâlé, soient aussi habités que ceux d'un bovin face à une voie routière.

Retardant le plus possible mon retour dans cet antre de bruit, de sueur et de fumée nauséabonde, regrettant autant que possible l’idée pour le moins merdique d'une fête dont mon anniversaire serait le centre de l'attention, je sortais mon téléphone de ma poche. Inquiète que la pauvre bête, seule et perdue dans la jungle hostile de la banlieue parisienne, ne soit tombée sur une bande de pochtrons, qui, forts de leur virilité exacerbée par l'air saturé de testostérone d'un PMU le samedi soir se seraient mis en tête de jouer aux chasseurs préhistoriques, je vérifiais où en était cette histoire de tigre.

Le tigre avait été vu à Croix de Chavaux , deux stations d'ici.

Crachant le dernier reste de bile alcoolisée qui m'était restée dans la gorge, je me dirigeai finalement vers le son saturé de basses, débattant encore avec moi-même si finir bouffée par l’animal ne serait pas préférable.

On en était au moment reggaeton de la soirée, quand tout le monde est assez bourré pour danser sur du Don Omar comme dans un clip de Don Omar ; je me resservis un verre, glissant mes doigts glacés autour du gobelet parce que je n'aurais su quoi faire d'autre de ces excroissances boudinées.

Ma paranoïa grandissante chuchotait l’Angoisse à mon oreille tandis que je marchais vers le buffet. Mon hyperconscience, celle de mon corps, de mes membres et de ma démarche ridicule dans ces talons trop hauts me donnait des airs de veau à peine né faisant ses premiers pas.

Maintenant que j’étais en vue de mes condisciples, l'angoisse paralysait certains de mes membres. Plus je pensais à ma démarche et plus j'oubliais comment marcher, comme quand, au réveil, on cherche à se rappeler d'un rêve et qu'à chaque filament récupéré il nous file un peu plus entre les doigts.

A mi-chemin je me demandais si je ne ferais pas mieux de me laisser glisser sur le sol et de me casser une jambe.

Puis mes bas me revinrent en mémoire.

Je maudissais encore la moi sûre de ses préceptes sur ''La confiance en soi apportée par la lingerie'' glanés dans les magazines féminins de la salle d'attente de son ophtalmo.

Je tins donc jusqu'au meuble croulant sous les chips et les fraises tagada, m'accrochant à l'unique centimètre carré de bois nu comme Kate Winslet à son morceau de porte.

A côté de moi, un groupe, je reconnais deux filles, elles sont Terminale L Musique. Des gens cools en somme. Ils parlent tous du tigre. Il a attaqué le Kebab ouvert h24 à Robess. On va y déjeuner souvent à la pause. Je ris dans ma barbe en pensant au gros Chef attaqué par un énorme félin.

J'aurais voulu leur faire partager mon image, les faire rire, eux aussi, je pris une grande inspiration mais me dégonflai, littéralement, avant d'avoir dit un mot.

Mon téléphone se mit à vibrer, une alerte du 20 minutes, le tigre a été attrapé. Il digérait ses brochettes de veau dans le parc des Guélans. Le vétérinaire l'avait fléché de loin et, comme il n'y avait aucun mort ni blessé, il avait été ramené dans sa cage.

J'étais un peu triste pour le tigre mais aussi soulagée. Entendons bien que j'aurais préféré qu'il ne soit jamais sorti de son habitat naturel, mais maintenant qu'il était là je préférais le savoir en sécurité, même dans une cage, plutôt que dehors, là où il y avait les voitures et les autres gens.

J'étais sensible, aussi, au courage de l'animal. Dans cet environnement inconnu, il avait réussi à trouver sa place, à survivre sans mal pendant des heures.

J'ai quand même eu des larmes dans les yeux en pensant au prédateur magnifique et létal qu'on avait foutu derrière des barreaux.

L'un des garçon du groupe m'a remarquée, il a eu l'air inquiet. Il s'est approché.

C'est toi qui fêtes ton anniversaire non ?

J'ai croisé ses yeux noisette, une seconde, avant de baisser les miens, gênée. 

Oui. Oui c'est moi. Oui.

Tu as l'air triste ! Qu'est ce que tu fais seule, là ?

Il avait un joli sourire. Chaleureux et saoul. C'est déjà ça. J'ai repensé à mon tigre qui attaquait le gros gérant du kebab. Un sourire m'est monté aux lèvres.

C'est grâce à moi ce sourire ? Dis moi oui, j'adorerais !

Non... Enfin oui ! Enfin... Je pensais au tigre attaquant le kebab.

Hahahaha ! Oui. Gros Chef versus Gros chat !'

Son rire m’a chatouillée de l’intérieur.


Mon nez s'est retroussé, j'ai roulé mon rire dans ma gorge comme un ronronnement. Maintenant réapprendre à marcher, puis balancer mes hanches vers lui. J'ai caressé le col de sa chemise quand les premières mesures de 'Candy Shop' ont sonné —on en était vraiment là dans la soirée ? À 3 heures du matin ? Cali avait encore fait son punch de la mort.

J'ai commencé à rire.

La vodka-redbull avait triomphé.


J'ai pris mon regard de tigre.


‘Tu danses ?’


Zita