Sarah - 16 juin
Un rêve de gosse / Les rats ont envahi Paris

Ces deux textes ont été écrits par Isabelle et Dorothée le mardi 6 juin 2017, pendant la deuxième saison des Mots, lors de l'atelier de Karim Miské, "Le monde est un polar".

Consigne :

Le mardi, c’est dystopie. Imaginez une histoire qui tourne mal en imaginant votre quartier abandonné par ses habitants suite à une catastrophe ou une guerre… Cela peut se passer au moment de l’abandon, ou après, dans le cadre d’un retour prohibé ou entre les membres d’une mission officielle, ou de forces de police autorisés à être là, etc…

Cf : http://www.lefigaro.fr/assets/tchernobyl/


Un rêve de gosse

Qu’est-ce qu’une bombe à côté d’un rêve de gosse ? Surtout qu’il y a de grandes chance pour qu’elle n’explose pas vu que tous les démineurs de France sont rassemblés ici aujourd’hui. Démineur, quel métier à la con. C’est quoi le principe ? Montrer qu’on a le plus de sang froid, que nos mains ne tremblent pas, qu’on sait résoudre un puzzle plus vite que les autres en mettant sa vie sur la balance ? Que des nostalgiques de la roulette russe.

Elle aperçoit une patrouille de police rue de Rivoli. Une porte est ouverte. Elle se cache derrière attend deux minutes et ressort. Elle avance par à coup, de porche en porche. Ne pas se faire voir, ne pas se faire envoyer derrière la zone de sûreté. Paris est vide comme un 15 août mais les touristes en short ont été remplacés par des militaires à cran. Une bombe atomique sous la place Vendôme. Faut reconnaître que ça a de la gueule. De quoi faire évacuer tout Paris en moins de cinq minutes. L’exode des Français vers la France libre pendant la seconde guerre mondiale avait pris plus de temps.

Une femme est morte piétinée par la foule. On en parle aux infos pour passer le temps mais le monde retient son souffle. Combien de morts au final ? Paris deviendra-t-elle une fosse commune condamnée pour l’éternité ? Le Monde va-t-il titrer « La ville lumière tuée par la radioactivité » ? Tout le monde s’interroge sur la puissance de la bombe. A partir de combien de kilomètres est-on en sécurité ? Aucun journaliste n’est sur la zone. On a envoyé des drones faire les reportage sur le terrain. C’est plus compliqué pour les interviews. Elle jette un œil sur le ciel. Aucune caméra ne vole par ici. Elle regarde sa main. Bientôt ça brillera à son auriculaire.

Elle tourne rue d’Alger, avise le recoin d’une porte mais, en fonçant, se cogne contre un militaire qui sort de l’immeuble. Avant même qu’il ne puisse dire quelque chose, elle lui envoie un coup de poing sous le menton. Pile dans la carotide. Il s’effondre en arrière. Elle prend quand même le temps de lui tourner la tête vers le sol de le tirer par les pieds vers les escaliers. On pensera qu’il a fait une mauvaise chute. Personne n’aura le temps de vérifier. Elle hésite à lui piquer son arme. Pas longtemps.

Elle décide de faire un crochet par la place Saint-Honoré pour ne pas avoir à traverser la place Vendôme à découvert. Elle n’a pas peur. Elle en a rêvé toute sa vie puis elle a compris qu’elle n’y arriverait pas. De boulot minable en mi-temps mal payé, de mec sans le sou en musicien toxico, rien ne la sortirait de sa condition. Elle a renoncé quand elle a commencé à avoir des cheveux gris et des kilos en trop. Même pas des kilos de grossesse. Juste des kilos gratuits qui viennent avec les années et qui l’empêche de se la jouer starlette à la plage. Elle maudit ses mains potelées. Elle espère qu’ils auront sa taille en stock.

Dans un appartement, une télé restée allumée déverse les dernières infos. « La communication avec le mystérieux groupe derrière la bombe nucléaire a été coupé. L’armée tente de rétablir le contact… Les démineurs disent avoir identifié la bombe. Il s’agirait d’une bombe russe qui aurait dû être détruite en 1980. Elle pourrait faire exploser Paris mais aussi la grande banlieue de Fontainebleau à Enghien-les Bains. »

Elle se glisse enfin dans la boutique Cartier. Plus agile qu’elle l’aurait cru. Une vraie Ninja qui se dirige droit vers la vitrine qui l’intéresse. Elle la casse avec la crosse du revolver. Rafle la bague Grace Kelly, les boucle d’oreilles assorties et un collier. Puis, tant qu’à être là, elle glisse aussi d’autres bagues dans sa poche. Tant pis pour la taille, on verra plus tard…

Elle entend un haut-parleur hurler qu’il faut évacuer. Le détonateur est inaccessible. Des hélicoptères commencent à se poser partout dans Paris. Elle court rejoindre les militaires qui l’évacuent. Tassés à beaucoup trop dans un espace réduit, elle regarde Paris de haut. Soulagée. Aucun squelette avec une bague Cartier au doigt ne dormira dans un Paris désert pour l’éternité.

Isabelle


Les rats ont envahi Paris

Un véritable déluge. Paris n’avait pas connu un tel phénomène depuis 1910. Les rues inondées. Les égouts saturés. Les rats grouillant dans les hauteurs de la ville et les appartements surélevés. Pour des raisons sanitaires, le quartier a été évacué. Une épidémie d’Ebola est à redouter. Des patrouilles en goguette veillent à embarquer les habitants. Dans un immeuble du quartier de la mairie, une famille se terre dans son antre. Elle ne veut pas quitter son domicile. Ils ont laissé les forces de police enfoncer la porte. Ils se sont cachés dans le placard dont la porte est camouflée par une tenture et n’ont pas été débusqués. Les pompiers sont débordés et ne peuvent imaginer que des habitants ne veulent pas lâcher leur appartement. Une fois seuls, ils sortent de leur cachette et voient les rats qui ont fui l’inondation trotter sur le parquet. La mère hurle, un enfant dans les bras.

-      On aurait dû les écouter, dit-elle au père impassible. Le petit va attraper le mal.

-      T’inquiète. Ce déluge est une aubaine. On n’avait plus le sou pour rester ici. On va visiter les appartements de l’immeuble. On trouvera bien de quoi survivre jusqu’à la fin de la mise en place du cordon sanitaire et même plus.

-      Des bijoux ? Le regard vénal de la femme s’anime.

-      Pourquoi pas, fait l’homme suffisant.

Le petit dans les bras, ils sortent de leur domicile en s’équipant d’un kit de crochetage. Les sirènes pourront hurler, personne ne viendra les déranger. Les propriétaires de l’immeuble, dans leur précipitation ont oublié de fermer leur domicile. Ils font le tour du premier appartement et trouvent des conserves, du sucre et de la farine. En fouillant, ils découvrent un collier de perle et un bracelet en platine. La récolte est maigre. La femme est déçue. Alors que dehors, les forces de police patrouillent en canoë, équipé de blouses de survie et de masques, la famille poursuit son entreprise de charognard. Petit à petit, elle accumule un vrai trésor de guerre. Ils ne font plus attention aux rats qui grouillent de plus en plus. Ils se sentent riches comme ils ne l’ont jamais été. Ils rentrent chez eux, heureux que la fureur des éléments leur ait permis de devenir des nantis. Ils ont trouvé de l’or, de l’argent, des bijoux et de quoi tenir un siège d’un an. Soudain, l’homme se met à vider ses boyaux.

-      J’ai de la fièvre dit-il en touchant son front. Il frissonne. Ils n’ont plus d’eau, celle de la ville n’est plus potable. Sa femme assiste impuissante à sa lente agonie. Elle a peur. Il a attrapé le mal. Dieu les a punis. Elle pense au petit. Du haut du sixième étage de la rue, elle hurle à la fenêtre :

– Au secours !

Mais dans la tempête qui fait rage, personne ne l’entend ; Elle se met à vider ses boyaux, et frissonne à son tour. De la fenêtre où elle criait, elle s’évanouit et bascule dans le vide faisant un grand splatch lorsque son corps entre en contact avec la marée aqueuse qui est montée jusqu’au troisième étage.

Quand les militaires découvrent son corps, elle est mourante. Elle a juste le temps de murmurer que son petit est seul au sixième étage au 4 de la rue Péclet. Elle meurt dans les bras du militaire qui l’a secourue. Les hommes retrouveront le petit sain et sauf en train de courir après les rats. 

Dorothée